Irma pas tuée! L’enfer au paradis…


Un besoin d’écrire après avoir vécu le cyclone Irma à Saint-Barth… J’y étais depuis déjà un mois, dans le cadre de mon stage de fin d’étude à la Direction Générale de l’hôtel Cheval Blanc, et devais y rester 6 mois. 

Mardi 5 Septembre 2017
Irma pas tuée

Le cœur du cyclone Irma était prévu dans la nuit de mardi à mercredi. Les premiers gros vents sont arrivés dès la fin d’après-midi, mardi 5 septembre 2017.

Le matin, 8h30, nous nous sommes rassemblés une dernière fois à l’hôtel.

On a récapitulé qui allait aller où et avec qui pour passer ce moment d’inconnu. C’était l’organisation, on s’organisait pour Irma. Comment chacun allait aller à son logement, car beaucoup avaient déjà laissés leur moyen de transport « à l’abri ». Est-ce que tout le monde avait suffisamment de stocks d’eau, des choses à manger sans électricité ni eau, des bougies, etc.

Avec ceux qui habitaient baie des Flamands comme moi, je suis allée chez moi prendre mon sac à dos avec quelques affaires, mon ordinateur, mon passeport… C’était l’inconnu, je voulais prendre le plus important avec moi. J’ai fermé la porte de ma maison, les proprios avaient déjà mis tous les volets, les meubles extérieurs à l’intérieur. Tout était prêt.
J’ai aussi mis mon scooter de location au milieu de ma cuisine.
Il doit encore y être…

Entre 10h00 et 11h00, chacun partait dans le logement qui avait été décidé.

En deux jours, ça a beaucoup évolué. La tension est montée très vite.
Je suivais le mouvement. Au début, on parlait de rester à Flamands dans l’un de nos logements stagiaires jusqu’à ce que la Collectivité déconseille d’y rester pour risque d’inondation, puis on nous a dit vous serez tous à Gustavia près du port dans un appartement à l’étage jusqu’à ce que là aussi, le lieu nous semble trop risqué, trop bas par rapport au niveau de la mer… Finalement, la veille, on nous a parlé d’un logement staff appelé La Bohème, récent, situé en hauteur à Colombier. Je devais m’y rendre mais le mardi matin, j’ai accepté la proposition de Vincent, le Directeur Financier de l’hôtel, de venir chez lui avec Mathilde, sa stagiaire, ma colloc, ma copine de cyclone.

Fin de matinée, Vincent nous a conduit chez lui à Anse des Lézards, entre Flamands et Anse des Cayes.
Quelle histoire ! Et encore, rien n’avait encore commencé.

Depuis déjà deux jours, on entendait des bruits de perceuses et de visseuses dans les rues, partout sur l’île. Tout le monde se préparait.
Arrivés chez Vincent, on a fait de même. Vincent finissait de barricader les fenêtres avec des planches vissées par dessus les volets. Mathilde et moi sommes d’abord allées découvrir la plage de son quartier, la mer était déjà agitée… mais tout était bien en place. Tout était normal. Si j’avais su j’aurais pris plus de photos, on ne se rendait pas compte de ce qui allait se passer. On est vite revenu pour finir de préparer le logement avant de se confiner. On a mis du scotch au travers des vitres de la double porte du salon, il paraît que ça aide à éviter que les vitres éclatent en mille morceaux en cas de trop forte pression. On a préparé du taboulé, remplis des bouteilles d’eau vides en eau du robinet car on savait que l’eau allait être coupée, et sûrement l’électricité, le réseau téléphonique aussi. Je l’avais dit à mes parents, j’avais prévenu mes proches, mais avec des mots de tous les jours. Je ne pensais pas que ça allait être aussi violent. Aussi vrai, aussi dévastateur.

Avant de s’enfermer pour de bon, on a trinqué avec une dernière Carib’, la dernière bière bien fraîche avant quelques jours… J’ai encore la photo sur mon portable, perchée sur le rebord de la fenêtre du Directeur Financier de l’hôtel. Tout est normal.

Avant le barricadement, avant la tempête, on garde le sourire

Il était donc 18h00 quand nous avons fermé le dernier volet, le volet droit de la fenêtre de la cuisine. Début de l’enfermement, le vent soufflait raisonnablement. On pouvait encore accéder au coin cuisine sans crainte donc nous avons mangé et on s’est servi un peu de rosé devant le film Gatsby Le Maléfique. Nous avions des messages de tout le monde sur le groupe WhatApp spécial Irma avec toutes les personnes qui travaillent à l’hôtel, on se donnait des news à distance. On nous a envoyé des photos du coucher de soleil ; incroyable –des couleurs intenses, rose et violet vifs.
Nous, nous ne devinions que la couleur rosée du ciel par une mini fenêtre ronde toute petite qu’il y avait dans le salon. Vers 22h30, nous nous sommes couchés pour nous endormir au plus tôt, ça soufflait déjà pas mal mais la fatigue du stress et du déménagement des derniers jours a eu raison de nous. Pourtant le bruit c’était quelque chose, le mélange des bougainvilliers qui frottaient contre les murs avec pleins de petits trucs qui venaient taper contre le toit.
Un mini déluge.
Ce n’était rien et pourtant déjà ça, c’était inhabituel.

2h30-3h00 du matin, plus possible de dormir. Le bruit était trop fort, ça y est, le cyclone était bel et bien là, cette satanée Irma! Elle arrivait folle furieuse, et s’amplifiait de quart d’heure en quart d’heure. On a commencé à bouger les meubles, ça tapait au Nord de la maison, donc nous avons mis le lit contre le dressing et on a barricadé la double porte vitrée avec un matelas et le canapé. Puis on a pris la décision de se cacher dans le dressing, par peur de l’inconnu, on ne savait pas ce qui allait se passer, on nous avait dit le mieux c’est d’être entouré de béton alors le dressing semblait parfait, en mettant le matelas du lit sur nous. Comme une cabane qu’on fait quand on est enfant…
C’est là qu’on a vu que l’eau commençait à rentrer sérieusement dans la chambre, ça s’infiltrait dans le coin du mur du dressing et par les fenêtres de la chambre puisque la maison se trouve en pente. On a commencé à éponger avec la serpillère puis très vite on a mis des gros coussins par terre et on s’est assis dessus, dans le dressing sous un matelas, sans bouger. C’était surréaliste.

A partir de 4h00, c’était les vents les plus violents.
Le bruit était dingue ! Très fort mais indescriptible, je n’ai toujours pas trouvé de comparatif adéquat. Mes oreilles sifflaient, c’était bruyant, c’était brutal. On entendait la brutalité extérieur, la cacophonie. C’était fou, c’était pas du tout rassurant. Et l’eau toujours qui coulait des fenêtres!
Puis d’un coup, c’était plus calme, c’était l’œil, ce fameux moment de répit pour une durée indéterminée.
On n’y croyait pas, c’était trop beau pour être vrai, l’œil avait été annoncé plus tard, seulement entre 7h00 et 9h00. Et il était environ 5h15. D’abord, on n’osait pas sortir du dressing, puis on est sorti, on s’est rapprochés de la fenêtre de la cuisine et on entendait des voisins parler. Vincent est sorti pour leur demander si c’était bien l’œil. Ça ne pouvait être que ça, avec du recul, mais on ne savait pas, on avait jamais vécu ça. On disait « ce n’est pas possible ce n’est pas l’œil ».

C’était l’œil. L’œil du cyclone, du monstre. Il a duré 45 minutes environ.

Irma était donc en train de prendre de la vitesse et passait plus vite que prévu, ce qui était positif dans un sens, car elle allait donc rester moins longtemps au dessus de nous. Par contre, c’était d’une violence inouïe. Du jamais vu, on l’apprendra plus tard.

45 minutes de répit donc, de calme pour faire le point car ce n’était que la moitié. Et le plus dur était à venir.

Déjà par la fenêtre je voyais les voisins qui s’afféraient, ils revissaient les planches qui étaient tombées et continuaient à se barricader un maximum avant le retour du cyclone. Ce sont des St-Barth qui vivent là depuis longtemps, depuis toujours même et ils étaient déjà très courageux. Je me souviens qu’ils demandaient au voisinage si tout le monde allait bien.
On allait bien. Mathilde, Vincent et moi.

J’étais déjà sans voix, par la fenêtre je voyais la rambarde de la terrasse qui était presque entièrement partie. Il commençait à faire jour, et je voyais au loin les maisons du quartier qu’on ne devinait pas avant. La végétation s’était déjà envolée.

Ce n’était pas fini, ça allait reprendre, le retour de l’œil allait arriver en sens inverse, et ça allait taper plein Sud. On nous avait dit que c’était souvent plus violent le retour, alors on s’est questionnés, même si pour nous déjà, c’était improbable que ce soit plus violent… Vincent proposait d’aller se mettre dans la cave, Mathilde a été voir la cave… Elle disait «  c’est trop angoissant, on reste dans la maison ! Vincent, rentrez, ça va aller, on reste dans la maison ».
Je n’aurais pas pu prendre de décision, je ne savais pas ce qui était le mieux, je voulais juste qu’on soit ensemble.

On a rebougé les meubles dans l’autre sens avant de s’asseoir à nouveau dans le dressing.

Et Irma a repris de plus belle, encore plus violente. Les bruits étaient pires, assourdissants. En à peine une minute, c’était reparti, des rafales de plus de 400 km/h, on se demandait ce qui tombait sur le toit, comment pouvait tenir la maison, il y avait beaucoup de pression. Il fallait que ça passe, c’était l’enfer. L’enfer au paradis… le paradis que je venais de découvrir.

C’était long. On se regardait avec Mathilde sans craquer, c’était l’inconnu dans nos yeux. Mais on n’a pas craqué.

Puis la puissance réduisait. Irma partait de Saint-Barthélemy. Ça a mis du temps à redescendre, mais nous sommes sortis de la maison vers 8h30 environ, et encore, parce qu’on a entendu les voisins. Car ça soufflait encore pas mal en vrai.
Quand je suis sortie dehors, c’était dur, le choc. Le ciel était gris, tout était gris et triste en fait.
Plus rien n’était comme avant.

C’était le chaos.
Comme des images de pays en guerre.

Comme si l’île avait été brulée


Irma était passée.
On est vivants !! Plus aucun contact avec le monde extérieur mais on est là.

On ne pouvait pas savoir si les autres allaient bien, si tous les logements avaient tenus… Plus de réseau nulle part.

Le dernier message laissé à mes parents, c’était vers 3h00 du matin « on s’est mis dans le dressing, ça va aller je vous aime fort ». Je leur avais dis que je n’aurais sûrement plus de réseau mais punaise je n’imaginais pas que ça allait être si dur…
Ce dernier message c’était vers 9h00 pour eux, le matin du mercredi 8 septembre. Ils n’avaient aucune nouvelle. C’était horrible.
Ce n’est que 24h plus tard que j’ai eu mes parents au téléphone…

 

Tout a été très vite ensuite, trop vite, je ne voulais pas partir je voulais rester, ce n’était pas possible tout ça, ça été dur à réaliser, encore maintenant… J’ai été évacuée en Guadeloupe puis rapatriement en France… 

 

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